Ricardo Duchesne
Arktos Journal
22 septembre 2779 (“2026”)
L’objectif de cet article est d’expliquer pourquoi la diversification complète des nations créées par les Blancs suit désormais une trajectoire dépendante du chemin parcouru, et pourquoi ni les arguments rationnels ni un changement de gouvernement, pris isolément, ne suffiront à inverser cette tendance. Inverser cette trajectoire entraînerait une succession en cascade de crises (associées à une polarisation extrême) au cours desquelles les institutions qui reproduisent le « grand remplacement » commenceraient à s’effondrer.
Deux questions se posent.
- Premièrement, qu’est-ce qui se cache en fin de compte derrière le « grand remplacement » ?
- Deuxièmement, que faudrait-il qu’il se passe pour que les nations occidentales s’écartent d’une trajectoire qui a déjà produit, ou produira bientôt, des majorités non blanches dans la plupart de leurs grandes villes ?
Aucun autre sujet de notre époque n’a de plus grandes implications historiques et politiques. Les historiens et les spécialistes des sciences sociales débattent encore des origines de l’agriculture, de la chute de Rome, des causes des Première et Seconde Guerres mondiales, de la révolution industrielle et de l’essor de la science moderne en Europe. Le monde universitaire estime toutefois qu’il est moralement inapproprié de discuter de ce qu’il qualifie soit de « complot », soit de sujet « raciste », indigne d’universitaires « sérieux ».
Il en résulte un manque d’études universitaires sur ce sujet. Le débat est principalement dominé par des notions mal ficelées telles qu’un « plan Kalergi » secret, un complot délibéré des élites visant à détruire l’Occident par le biais du « bio-léninisme », une tentative d’importer un nouvel électorat, un « dysfonctionnement » psychologique appelé « empathie suicidaire », ou encore la réticence des élites conservatrices à accepter le réalisme racial ou la critique de la « thèse de l’égalité ».
Si certaines de ces explications mettent en évidence des facteurs secondaires ou immédiats importants, elles restent toutefois peu développées sur le plan théorique. La seule explication présentant des qualités scientifiques substantielles est la thèse de Kevin MacDonald sur l’influence disproportionnée des Juifs américains dans la promotion du multiculturalisme et de l’idée selon laquelle le nationalisme ethnique des personnes d’ascendance européenne est une forme de « néonazisme ». Mais, comme je l’expliquerai plus loin, même si MacDonald approfondit la sélection évolutive des traits comportementaux individualistes (libéraux) chez les Européens préhistoriques, il a tendance à réduire les structures économiques, politiques et idéologiques aux choix d’acteurs individuels et de groupes. À l’instar de presque tous les théoriciens du monde universitaire occidental, il traite la société comme un ensemble de personnes prenant des décisions, les Juifs poursuivant des intérêts propres à leur groupe et promouvant des idées de gauche, sans examiner les conditions institutionnelles qui reproduisent et valident ces décisions et ces actions.
Ma thèse est que la raison ultime du remplacement démographique des Blancs réside dans la fusion structurelle et auto-renforçante de deux logiques :
- L’universalisme libéral, qui délégitime le particularisme ethnique et interdit à l’État de privilégier une culture au profit du pluralisme ; et
- l’optimisation capitaliste post-fordiste (y compris le capitalisme « limbique »), qui exige une main-d’œuvre et des consommateurs non occidentaux flexibles, peu coûteux et dociles, ainsi que l’expansion des marchés mondiaux et des gains économiques à court ou moyen terme.
Je considère que ces deux logiques ont fusionné pour former un piège dépendant du chemin emprunté, qui s’avère très efficace pour générer de la croissance du PIB, créer des opportunités pour les entreprises et offrir des carrières aux politiciens et aux intellectuels – y compris un sentiment de légitimation morale –, tout en sapant systématiquement les fondements ethniques et culturels des sociétés européennes.
Pour élaborer cette thèse, je m’appuie sur les travaux de Niklas Luhmann (1927-1998), considéré par beaucoup comme « le théoricien social le plus éminent et le plus controversé d’Allemagne » de l’après-guerre. Luhmann a développé un modèle global de la société moderne, qu’il conçoit comme composée de systèmes institutionnels « autopoïétiques » (c’est-à-dire autoréproducteurs et fermés sur le plan opérationnel), organisés selon une différenciation fonctionnelle. Pour lui, la caractéristique déterminante de la modernité n’est ni la science ni les valeurs démocratiques libérales, mais la différenciation de la société en sous-systèmes fonctionnels (politique, économie, éducation, art, droit, etc.). Aucun système ne détient la clé de la nature et de la dynamique des autres systèmes. Au contraire, chaque sous-système est relativement autonome et fonctionne selon son propre « code binaire », en fonction de ce qu’il considère comme positif ou négatif pour son fonctionnement. Par exemple, l’économie fonctionne selon le code « paiement/non-paiement », la science selon le code « vrai/faux », la politique selon « pouvoir/absence de pouvoir » (ou « gouvernement/opposition »), le droit selon « légal/illégal », et les médias de masse selon « information/non-information ».
Bien que Luhmann ait traité ces sous-systèmes en termes neutres, ou strictement fonctionnels, sans se concentrer ni sur le rôle des valeurs politiques ni sur la dynamique du capitalisme, son cadre m’a permis de mieux comprendre comment le capitalisme libéral occidental contemporain fonctionne comme un méta-code imprégnant ou imprégnant les multiples sous-systèmes. Le libéralisme et le capitalisme imprègnent ces systèmes de leurs propres binaires moraux dominants (raciste/antiraciste, tolérant/intolérant, rentable/non rentable, optimisant/sous-optimisant, progressiste/réactionnaire, fait/complot, inclusion/exclusion), filtrant et ordonnant leur fonctionnement. Mon propos n’est pas de dire que le capitalisme libéral annule les codes originaux de Luhmann, mais qu’il agit comme un méta-code.
Cet essai reprend l’idée centrale de Luhmann selon laquelle les sociétés ne sont pas constituées d’individus agissant sur la base de leurs motivations, intérêts et choix personnels ; les sociétés sont plutôt constituées de sous-systèmes, dont chacun construit la réalité et s’autoreproduit selon sa propre structure cognitive. Je m’appuie sur cette idée pour expliquer comment le capitalisme libéral agit comme une réalité de fond tacitement acceptée, garantissant que les sous-systèmes se produisent et se reproduisent non seulement selon leurs propres codes, mais aussi selon les méta-codes du libéralisme et du capitalisme. Si ces systèmes (l’économie, le droit, la politique, la science, l’éducation) sont cognitivement ouverts (et tiennent effectivement compte des événements extérieurs, de ce que font les autres sous-systèmes, ainsi que de la société dans son ensemble, y compris des événements qui vont à l’encontre de leurs structures cognitives, tels que la criminalité disproportionnée des Noirs ou des immigrés, la montée de l’opposition populiste ou les rapports indiquant que la diversité affaiblit la cohésion communautaire), ils interprètent ces « irritations » à travers leurs codes internes et à travers le méta-code libéral-capitaliste, de telle sorte que ces irritations soient solidement intégrées sans compromettre le fonctionnement de la société.
Comme l’explique Luhmann, les systèmes fonctionnent de manière « autopoïétique », c’est-à-dire selon leurs propres codes internes, et ne peuvent donc pas être directement contrôlés de l’extérieur. Les propositions populistes peuvent provoquer des « perturbations » dans l’économie, le droit ou le système politique, mais elles sont traitées selon les codes respectifs de ces systèmes ; et, j’ajouterai à la théorie de Luhmann, selon le méta-code libéral global. Ce n’est pas que les élites libérales agissent comme des automates dépourvus de réflexion. Au contraire, le libéralisme progressiste implique un engagement idéologique conscient visant à éliminer les « préjugés » traditionnels et à élargir le libre choix individuel et la diversité. De nombreuses élites croient sincèrement en ce projet.
Ce qu’explique la théorie des systèmes de Luhmann, c’est que les dynamiques des sous-systèmes sont déjà structurées sur le plan opérationnel par leurs propres codes et discours. Les événements perçus comme un défi sont donc traités de manière à reproduire l’ordre existant ou à ne pas le menacer. De même, chaque nouvelle cohorte de juges, de cadres, de journalistes et de professeurs est socialisée dans les discours respectifs de ces systèmes. Autrement dit, ses membres endossent des rôles et des points de vue prédéfinis au sein de ces systèmes. Si des variations de ton, de style et d’accentuation personnels sont autorisées dans cet ordre « individualiste », le recodage du système et du méta-code est quant à lui interdit. À l’aide de cette approche théorique, j’expliquerai pourquoi le « grand remplacement » est dépendant du cheminement historique.
J’ajoute donc à la théorie de Luhmann, selon laquelle la société moderne est fonctionnellement différenciée, l’idée que l’Occident moderne est également une civilisation libérale et capitaliste. Ce système économique et cette idéologie se sont développés de concert et sont désormais fusionnés en un système unique qui s’autoalimente. Au cours de la phase fordiste (1945-1975), cette fusion a largement profité aux populations blanches autochtones, leur apportant prospérité, hausse des salaires réels, taux élevé d’accession à la propriété, ainsi que des familles et des communautés stables au sein de nations relativement homogènes, encore ancrées dans des normes pré-libérales. La crise du fordisme dans les années 1970 a déclenché une transition vers un régime post-fordiste, multiculturel et capitaliste « limbique ». Dans ce nouvel ordre, le progressisme libéral et l’optimisation capitaliste continuent de se renforcer mutuellement et d’agir comme un méta-code pour les sous-systèmes, mais avec une différence essentielle : dans ce nouvel ordre, le méta-code libéral sert à délégitimer le particularisme ethnique et culturel, tandis que le méta-code capitaliste exige une main-d’œuvre immigrée flexible et moins coûteuse pour faire face à une main-d’œuvre syndiquée à hauts salaires et aux faibles taux de fécondité des Blancs. Le système social occidental dans son ensemble est désormais structuré de manière opérationnelle pour favoriser à la fois la diversité en tant que bien moral compatible avec le pluralisme libéral, et une offre abondante de main-d’œuvre immigrée qui optimise la production post-fordiste.
Ce régime post-fordiste, comme je vais l’expliquer, recèle une profonde contradiction structurelle. Il repose sur la psychologie « ÉTRANGE », historiquement singulière, des peuples européens, caractérisée par un faible ethnocentrisme, un niveau élevé de confiance impersonnelle et l’impartialité, tout en renforçant systématiquement le pouvoir des groupes non occidentaux qui fonctionnent selon une sélection par la parenté particulariste et un népotisme ethnique. Il en résulte un système qui assure l’optimisation par la croissance du PIB, l’augmentation des revenus des élites, ainsi que des opportunités pour ceux qui disposent d’un réseau et sont encouragés par le régime, mais qui est néanmoins incompatible avec la survie biologique et culturelle des peuples européens.
Je développerai cette thèse en plusieurs parties. J’expliquerai tout d’abord la nature des deux logiques que sont le progressisme libéral et l’optimisation capitaliste, puis je retracerai leur fusion à travers la crise du fordisme et la montée du régime multiculturel post-fordiste. Je présenterai ensuite les raisons pour lesquelles la main-d’œuvre immigrée répond à certains critères d’optimisation clés du capitalisme post-fordiste. Je montrerai que les principaux promoteurs de l’immigration en Occident sont à la fois les progressistes et les organisations patronales. J’examinerai l’impressionnante théorie des systèmes de Luhmann et la manière dont le méta-code libéral opère à travers le droit, les médias, l’éducation et la politique. Cela posera les bases de mon argumentation expliquant pourquoi je considère que les explications alternatives courantes du remplacement démographique sont erronées ou se concentrent sur des facteurs à court terme.
Enfin, j’expliquerai la nature du piège de dépendance au cheminement auquel l’Occident est confronté, la manière dont il absorbe et recadre les irritations populistes (ainsi que les défaillances de l’ordre en matière de coûts sociaux et de réseaux de proxénètes) au sein de ses propres codes, rendant tout renversement de tendance extrêmement difficile. Je montrerai pourquoi la théorie de Luhmann nous offre une excellente perspective sur la nature de cette dépendance au cheminement. En conclusion, j’examinerai la possibilité d’une échappatoire par le biais de crises économiques ou géopolitiques majeures, d’une crise profonde de légitimité et d’une rupture « surdéterminée » dans laquelle plusieurs sous-systèmes s’effondreraient simultanément.
Synthèse :
L’immigration massive et la transformation démographique des sociétés occidentales ne ssont pas principalement le résultat d’un complot organisé, mais d’un système qui s’entretient lui-même. Deux forces se renforcent : le libéralisme progressiste, qui valorise la diversité et rejette les préférences ethniques ou culturelles, et le capitalisme moderne, qui recherche une main-d’œuvre nombreuse, flexible et moins coûteuse.
Cette logique s’est progressivement installée dans les entreprises, la politique, les médias, la justice et l’éducation. Chaque institution fonctionne selon ses propres intérêts, mais l’ensemble pousse dans une direction similaire. Il n’est donc pas nécessaire qu’un groupe dirige secrètement le processus : le système produit et entretient lui-même cette évolution.
Un simple changement de gouvernement aurait alors peu de chances de renverser durablement cette dynamique. Il faudrait une rupture beaucoup plus profonde, probablement provoquée par plusieurs crises simultanées — économiques, politiques, géopolitiques et institutionnelles — capables de remettre en cause le fonctionnement même du système.
1. Les deux logiques : le progressisme libéral et l’optimisation capitaliste
(A) Le libéralisme
L’idéologie libérale aspire à une sphère politique et publique fondée sur des principes universels s’appliquant de manière égale à tous les êtres humains, indépendamment de leur origine ethnique, de leur identité sexuelle et de leur contexte culturel. Elle s’engage en faveur de l’extension et du maintien de l’égalité des droits individuels, fondés sur le principe moral selon lequel chaque personne possède la liberté inaliénable de choisir ses propres valeurs, ses convictions religieuses et son mode d’expression personnel. Le rôle du gouvernement devrait être de protéger et d’étendre ces droits, plutôt que d’imposer une vision particulière de la bonne vie ou du mode de vie à privilégier. Le libéralisme permet à des individus divers de suivre des doctrines et des modes de vie contradictoires au sein d’un cadre politique public fondé sur la tolérance et le respect mutuels.
Une dimension essentielle du libéralisme, que ses principaux théoriciens omettent ou négligent de souligner, est que, bien que cette idéologie prône des principes universels pour l’humanité en tant que telle (État de droit, égalité des droits indépendamment de la race, du sexe et de la religion), la psychologie sous-jacente au libéralisme est elle-même le fruit d’une évolution culturelle et historiquement propre aux peuples européens. Cette idéologie n’est pas ancrée dans la nature humaine. Toutes les sociétés humaines, y compris les sociétés occidentales pré-libérales, reposaient sur des normes particularistes fondées sur la parenté (dans lesquelles les membres de la famille sont traités différemment des étrangers). Seuls les peuples occidentaux ont développé une psychologie « ÉTRANGE », comme le dit Joseph Henrich, avec une population orientée vers la confiance impersonnelle et la coopération avec des étrangers, une pensée analytique abstraite plutôt qu’une pensée « préjudiciable » au sein du groupe, des associations volontaires ou civiques fondées sur le contrat et le mérite, plutôt que limitées aux membres de la famille ou aux individus nés avec un statut privilégié. En ce sens, les sociétés libérales présupposent, pour leur bon fonctionnement, des individus qui se socialisent selon cette psychologie ÉTRANGE.

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Contrairement à l’idée reçue selon laquelle le libéralisme serait strictement une idéologie « relativiste » ou « neutre » qui ne cherche pas à imposer un mode de vie particulier, cette idéologie s’engage moralement à refaçonner la société et le monde à son image. Il s’agit d’une idéologie dotée d’une dynamique morale qui entre nécessairement en conflit avec les modes de vie traditionalistes ancrés dans les identités ethniques, les obligations familiales ou toute vision du monde qui restreint « le droit de choisir ».
En d’autres termes, le libéralisme recèle une dynamique progressiste dans sa volonté d’« émanciper » la sphère publique des croyances « arriérées », des politiques discriminatoires ou des hiérarchies héritées. Il cherche même à « émanciper » les individus de tous les préjugés personnels (xénophobes, sexistes, homophobes) qu’ils pourraient avoir. Il socialise activement les enfants pour qu’ils développent une ouverture d’esprit et le respect des choix de vie divers, tout en marginalisant ou en confinant à la sphère privée les perspectives, telles que le nationalisme ethnique ou le traditionalisme culturel, jugées incompatibles avec l’égalité des droits. Cela signifie que les sociétés libérales ont une tendance inhérente à dissoudre les préférences ethniques, les attachements culturels au groupe d’appartenance et les « stéréotypes sexistes » au profit de la diversité raciale et sexuelle.
Le débat incessant entre ceux qui affirment que le libéralisme est un pur relativisme et ceux qui le considèrent de plus en plus comme totalitaire passe à côté du double caractère de cette idéologie. Le libéralisme est à la fois relativiste et absolutiste :
- dans sa défense ou son acceptation de la multiplicité des religions, des philosophies, des loisirs et des identités dans les relations personnelles et les associations privées — y compris celles qui ne sont pas libérales — et
- dans sa détermination à créer une sphère politique strictement libérale qui exclut les politiques illibérales.
À bien des égards, les dissidents ont largement accepté cet état de fait dans leur vie quotidienne : « Je ne me soumettrai pas au libéralisme ! Je serai nietzschéen dans ma pensée et mon mode de vie ! » ou « Laissez-moi vivre de manière traditionnelle ! » Le libéralisme n’est pas menacé par de tels actes privés de défiance ; il les encourage, tout en continuant à dominer la sphère publique.
Le libéralisme n’a pas été supplanté par une nouvelle idéologie appelée « marxisme culturel », « woke », « postmodernisme » ou « communisme racial ». Il reste l’idéologie dominante de l’Occident, avec des racines intellectuelles plus profondes et plus riches — en termes de grands penseurs et d’histoire institutionnelle — que celles du conservatisme, du fascisme ou du communisme. Sa lignée remonte à des figures fondatrices telles que John Locke, Adam Smith et John Stuart Mill, et a été développée par des générations de théoriciens politiques, de philosophes du droit, d’économistes, de spécialistes des sciences sociales, d’artistes et de personnalités issues des différentes nations européennes.
L’attachement aux valeurs universelles, au pluralisme, à l’égalité des droits et à la diversité est, depuis des décennies, la norme au sein des milieux universitaires et des cercles d’élite occidentaux, tel qu’articulé par les philosophes et les universitaires les plus reconnus des XXe et XXIe siècles. Les universitaires qui adhèrent aux principes fondamentaux du libéralisme progressiste, notamment la célébration de la diversité et le rejet de la politique identitaire blanche, contrôlent désormais la quasi-totalité des universités occidentales, ainsi que des milliers de revues, de magazines et de sociétés savantes.

Karl Popper
L’ouvrage de Karl Popper, La société ouverte et ses ennemis (1945), a joué un rôle important dans la délégitimation du nationalisme ethnique et des « sociétés fermées » fondées sur des valeurs fascistes et communistes. La vulgarisation par Isaiah Berlin de l’argument selon lequel il existe des valeurs et des modes de vie multiples et incommensurables, et que les sociétés libérales devraient encourager diverses formes d’expression personnelle plutôt que d’imposer une vision morale unique, a convaincu beaucoup de gens que le multiculturalisme était un allié naturel du libéralisme.
John Rawls (1921-2002) a fourni la justification la plus aboutie de l’après-guerre à l’idée selon laquelle la sphère publique doit rester ouverte à des points de vue culturels multiples. Son argument selon lequel la liberté et la justice ne sont possibles que si les citoyens acceptent que l’État lui-même doive rester libéral, et que les enfants doivent être socialisés à l’école pour avoir « l’esprit ouvert » et rejeter les idées « intolérantes », est largement considéré comme la meilleure défense des sociétés libérales occidentales.
On pourrait citer de nombreux autres penseurs éminents — Joseph Raz, Will Kymlicka, Charles Taylor, Martha Nussbaum, Amartya Sen et Steven Pinker — qui, malgré des différences d’orientation — certains défendant la « vérité absolue » de la rationalité des Lumières et d’autres célébrant son ouverture relativiste —, ont tous plaidé en faveur de la « supériorité morale » du cosmopolitisme, de la diversité et de l’égalité des droits. On pourrait également citer d’éminents postmodernistes comme Jacques Derrida. Si Derrida rejetait les prétentions universalistes du libéralisme des Lumières, ses derniers travaux sur « l’hospitalité », le cosmopolitisme et sa déconstruction générale des binaires hiérarchiques ont été interprétés comme des appels à l’inclusion de l’« étranger » immigrant et au dépassement des identités nationales ou ethniques « rigides » — au nom d’une forme plus progressiste de pluralisme libéral.
Malgré tous les débats intenses auxquels nous avons assisté au cours des dernières décennies entre les libéraux « conservateurs » des Lumières, les déconstructionnistes, les postcolonialistes, les communautaristes et les représentants de nombreuses écoles philosophiques, tous s’accordent sur le pluralisme ethnique.
Or, s’il est vrai que les libéraux classiques et de nombreux libertariens continuent d’insister sur le fait que le libéralisme n’attribue des droits et une valeur morale qu’aux individus et non aux groupes raciaux ou ethniques, et rejettent donc la politique identitaire progressiste en la qualifiant de « communisme racial », il n’en reste pas moins que les libéraux classiques contemporains ne disposent d’aucun principe leur permettant de s’opposer à la diversité issue de l’immigration. En réalité, ils approuvent des niveaux élevés d’immigration et de diversité pour des raisons individualistes et d’optimisation ; et restent en principe (en dissociant les individus de leur nationalité, de leur culture et de leur race) indifférents au remplacement des majorités blanches. De plus, mon argument principal reste que l’évolution historique du libéralisme a généré un méta-code institutionnalisé qui est progressiste et qui traite la diversité elle-même comme un impératif moral.

Jürgen Habermas
Il suffit d’ajouter quelques mots sur Jürgen Habermas (1929-2026), considéré par beaucoup, y compris par les conservateurs, comme le défenseur philosophique le plus sophistiqué de l’universalisme libéral, et le critique par excellence du postmodernisme et du traditionalisme. Dans son dernier ouvrage, *Also a History of Philosophy* (un imposant travail en trois volumes, publié en allemand entre 2019 et 2021), il tente de reconstruire l’histoire entière de la philosophie occidentale à partir d’un point de vue post-national, post-métaphysique et cosmopolite. Il insiste sur le fait que la principale réalisation de l’Occident réside dans le « découplage » progressif de la raison par rapport aux traditions, religions et identités ethniques particulières. Il considère le « projet des Lumières » comme inachevé et soutient que l’Occident devrait tendre vers davantage d’universalité, d’inclusion et de transcendance des identités nationales étroites, en vue de la création d’une forme de solidarité « post-nationale » et « post-métaphysique » fondée sur la « rationalité communicative » (dialogue « démocratique » ouvert et consensus fondé sur la raison). Pour se montrer à la hauteur de l’universalisme libéral, les nations occidentales doivent surmonter leurs attachements ethniques au profit d’un nouveau « patriotisme constitutionnel ». Comme l’a joyeusement exprimé un article récent du magazine The European Conservative, Habermas a développé l’« argument post-national le plus ambitieux en faveur d’une allégeance politique enracinée dans les principes constitutionnels plutôt que dans la mythologie ethnique ».
En bref, c’est le libéralisme progressiste – et non le postmodernisme, l’existentialisme, le communisme, le « wokeisme », l’athéisme, le protestantisme ou toute autre école de pensée – qui domine le monde occidental, la psychologie même de ses citoyens, son histoire intellectuelle, ses institutions, ses gouvernements, ainsi que ses systèmes éducatifs et juridiques.
Synthèse :
Le libéralisme place l’individu et ses droits au-dessus des appartenances collectives : chacun doit pouvoir choisir ses croyances, son mode de vie et ses valeurs, tandis que l’État doit garantir les mêmes droits à tous sans privilégier une religion, une ethnie ou une culture.
Mais cette neutralité aurait elle-même une logique progressiste : pour garantir la liberté individuelle et l’égalité, le libéralisme tend à combattre les traditions, hiérarchies et préférences collectives qui limitent les choix individuels. Il accepte donc une grande diversité dans la vie privée, tout en exigeant que la sphère publique reste fondée sur des principes libéraux universels.
Cette évolution explique pourquoi le multiculturalisme, le cosmopolitisme et la diversité se sont progressivement imposés dans les institutions occidentales. Ainsi, plutôt qu’une rupture provoquée par le « wokeisme » ou le « marxisme culturel », le progressisme contemporain est le développement interne du libéralisme lui-même, dont la logique conduit à affaiblir les appartenances ethniques et culturelles au profit de l’individu, de l’égalité des droits et du pluralisme.
(B) Le capitalisme
Le capitalisme, malgré la diversité de ses formes nationales et son association, à des degrés divers, à une politique keynésienne de dépenses publiques, reste le système économique dominant dans l’ensemble de l’Occident. Pour bien comprendre ce système, il faut savoir qu’il a connu une profonde évolution au cours du siècle dernier. Le capitalisme que Max Weber (1864-1920) a décrit de manière célèbre selon les termes de l’éthique protestante que sont la frugalité, l’épargne, la gratification différée et la formation d’une famille stable a été largement supplanté.
À l’ère post-fordiste et limbique, le capitalisme s’est transformé en ce que Jean-Joseph Goux a appelé une « économie générale de circulation illimitée ». L’utilité, la rareté et le calcul rationnel ont cédé la place à l’excès, au gaspillage et à la gratification immédiate dans les mégapoles mondiales. Le capitalisme ne repose plus principalement sur le sujet « bourgeois » discipliné qui épargne et investit ; il encourage au contraire activement des citoyens du monde déracinés, dotés d’une forte propension marginale à dépenser leurs revenus pour le plaisir et les sensations fortes.
Cette évolution doit toutefois être interprétée comme une transformation de l’optimisation capitaliste plutôt que comme une négation de celle-ci. Du point de vue des entreprises actuelles, la promotion de l’excès et de la gratification immédiate est rationnelle dans la mesure où les consommateurs hédonistes ont une propension marginale à la consommation plus élevée, ce qui se traduit par une consommation accrue de restauration rapide, d’applications de rencontre, de produits pharmaceutiques, de streaming, de jeux d’argent, de cannabis et de tout ce qu’offrent les entreprises spécialisées dans le spectacle.
À l’ère post-fordiste, comme nous le verrons dans la section 2, les profits proviennent en effet de plus en plus de la spéculation financière, de l’endettement, du négoce d’actifs, de l’immobilier et des entreprises dédiées au divertissement, plutôt que des seuls biens matériels « utiles ». Cela ne revient pas à nier que le capitalisme post-fordiste continue de dépendre de l’esprit d’entreprise, du savoir-faire scientifique, de l’enseignement de haute technologie et de l’innovation continue.
Pour être clair, le capitalisme, en tant que tel, ne vise pas à réaliser les idéaux du progressisme. Il se contente d’exiger les conditions sociales et psychologiques qui permettent à la rationalité calculatrice de s’épanouir. Pourtant, tant dans sa forme méritocratique que consumériste, le capitalisme fait preuve d’une puissante « affinité élective » (pour reprendre un terme weberien) avec les institutions libérales. Il produit de manière fiable des résultats progressistes, même si ses motivations restent purement calculatrices plutôt qu’éthiques.
En privilégiant le talent individuel plutôt que les allégeances ethniques, en appliquant des règles universelles plutôt que le favoritisme au sein du groupe, et en supprimant les coutumes et les institutions qui entravent la mobilité des ressources et de la main-d’œuvre, le capitalisme sélectionne activement la personnalité universaliste que le libéralisme célèbre. De même, en récompensant les consommateurs qui dépensent sans compter et recherchent des plaisirs immédiats et des poussées de dopamine, le capitalisme favorise les populations urbaines diverses et sans racines au détriment des communautés stables et frugales des villes blanches traditionnelles. En ce sens, les deux logiques — le progressisme libéral et l’optimisation capitaliste — sont distinctes mais se renforcent mutuellement.
Cette logique d’optimisation trouve un soutien solide parmi les principaux économistes libertaires et partisans du libre marché. Bryan Caplan, Alex Nowrasteh, Tyler Cowen, Walter Block, Michael Clemens, Gary Becker et Julian Simon plaident depuis longtemps en faveur d’une immigration élevée ou ouverte au nom de l’efficacité économique et de la liberté individuelle. Ces libertariens sont, selon la terminologie d’Antonio Gramsci, les « intellectuels organiques » qui ont donné de la cohérence, une conscience de soi et une justification aux avantages de la logique capitaliste à l’ère post-fordiste. Caplan prône l’ouverture totale des frontières, affirmant que cela augmenterait considérablement la richesse mondiale. Nowrasteh, économiste senior au Cato Institute, consacre une grande partie de ses recherches à tenter de démontrer que l’immigration à grande échelle apporte une plus grande prospérité. Cowen plaide en faveur d’une immigration accrue (en particulier de main-d’œuvre hautement qualifiée) pour des raisons à la fois économiques et humanitaires. Gary Becker, lauréat du prix Nobel, est bien connu pour sa thèse selon laquelle la mobilité de la main-d’œuvre à l’échelle mondiale est économiquement bénéfique.
Malgré toute leur insistance sur le mérite individuel et leur opposition au « communisme racial » progressiste, ces penseurs saluent la diversité démographique et rejettent avec véhémence l’identité blanche qu’ils qualifient de « fasciste », précisément parce qu’ils évaluent les personnes uniquement en tant qu’individus plutôt qu’en tant que membres d’un héritage culturel collectif. Ces personnalités, ainsi que de nombreuses autres travaillant pour des organisations telles que le Cato Institute, la Reason Foundation, ou encore au FMI, à la Banque mondiale et dans de nombreux départements universitaires, associent l’ouverture des frontières à la liberté de circulation et aux droits individuels. Les principales associations patronales aux États-Unis et dans toute l’Europe, comme nous le verrons dans la section 4, militent activement en faveur d’une immigration légale accrue et de programmes de « travailleurs invités ».
Synthèse :
Le capitalisme occidental est passé d’un modèle fondé sur l’épargne, la discipline et la stabilité à un modèle favorisant davantage la consommation immédiate, la mobilité et le divertissement. Cette évolution reste rationnelle du point de vue économique : des individus qui consomment davantage et une main-d’œuvre plus mobile offrent de nouvelles possibilités de profit.
Cette logique rejoint le libéralisme progressiste : l’un privilégie la libre circulation du travail, de l’argent et des consommateurs, l’autre l’individu détaché des appartenances collectives. Cela explique notamment pourquoi de nombreux économistes libéraux et organisations patronales soutiennent une immigration importante. Capitalisme et progressisme ont donc des motivations différentes, mais tendent à se renforcer mutuellement.
2. La crise du fordisme et le passage au capitalisme multiculturel post-fordiste
On ne peut comprendre le remplacement des Blancs sans saisir correctement la transition d’un régime capitaliste libéral fordiste à un régime capitaliste libéral post-fordiste. Au cours de la phase fordiste de l’accumulation capitaliste (grosso modo des années 1940 aux années 1970), ces deux logiques fonctionnaient d’une manière qui profitait grandement aux populations blanches autochtones de l’Occident. Le fordisme était un régime de production de masse de biens standardisés destinés aux marchés nationaux, soutenu par des salaires élevés négociés par les syndicats, des syndicats puissants, des investissements publics et des politiques de gestion keynésiennes visant à équilibrer l’offre et la demande. Dans le cadre de ce régime d’accumulation, la logique progressiste du libéralisme a apporté une prospérité générale aux Blancs, notamment grâce à l’extension des filets de sécurité sociale, à un meilleur accès à un enseignement universitaire abordable, à des taux élevés d’accession à la propriété et à des communautés familiales stables.

La famille fordiste
Cet ordre fordiste ne nécessitait pas de main-d’œuvre immigrée à grande échelle. La génération d’après-guerre des baby-boomers, avec ses familles nombreuses et ses bons revenus, constituait une main-d’œuvre et une population de consommateurs suffisantes au sein de nations relativement homogènes. Cet ordre favorisait la cohésion nationale, l’identité culturelle et une mobilité sociale généralisée, tout en soutenant de grands projets d’infrastructures publiques tels que les autoroutes, les écoles et les universités. Au cours de cette phase, dans le déroulement de la logique progressiste du libéralisme, les sociétés occidentales étaient encore régies par certaines normes « pré-libérales » : la conviction qu’une famille se compose d’un père et d’une mère avec des enfants, que les relations sexuelles avant le mariage devaient être évitées, que le mariage est sacro-saint et que le divorce est égoïste, que l’homme est le principal responsable de la subsistance de la famille, que les sociétés occidentales sont chrétiennes ou fondées sur des valeurs chrétiennes et d’ascendance européenne, et qu’elles font preuve d’une certaine déférence et d’un certain attachement envers les hiérarchies, les institutions et les gouvernements établis.
Au début des années 1970, cependant, le modèle fordiste a commencé à s’effriter. Les taux de fécondité avaient entamé une baisse considérable, les marchés intérieurs arrivaient à saturation et les économies occidentales étaient confrontées à la stagflation, à une rentabilité en baisse et à une concurrence mondiale de plus en plus intense de la part des nations asiatiques nouvellement industrialisées. Un activisme syndical excessif, des hausses salariales importantes et des structures du travail rigides ont encore davantage sapé la compétitivité des entreprises occidentales. L’Occident capitaliste libéral s’est adapté en opérant une transition vers un ordre néolibéral post-fordiste et un ordre multiculturel plus progressiste.
Le néolibéralisme a commencé à s’imposer comme doctrine hégémonique à partir du milieu des années 1970, influençant la prise de décision politique dans tout l’Occident. Son postulat central était le suivant :
« C’est en libérant la liberté d’entreprise et les compétences individuelles au sein d’un cadre institutionnel caractérisé par des droits de propriété solides, des marchés libres et le libre-échange que l’on peut le mieux promouvoir le bien-être humain. »
Aux États-Unis, par exemple, des groupes de réflexion tels que la Heritage Foundation, le Cato Institute, l’Institute of Economic Affairs et l’American Enterprise Institute ont activement propagé ce projet et contribué à créer un fort consensus en faveur des politiques post-fordistes.
Ces politiques impliquaient, pour l’essentiel, la recherche de facteurs de production moins coûteux par les entreprises, une plus grande flexibilité et l’accès à de nouveaux marchés grâce à la mise en place de chaînes d’approvisionnement mondiales, à l’externalisation de la production à l’étranger et à l’évolution vers une « accumulation flexible ». Elles impliquaient en outre l’abandon d’un travail « rigide », syndiqué, de 9 h à 17 h, au profit d’emplois à temps partiel, temporaires et contractuels, y compris une production décentralisée recourant aux techniques du « juste à temps » et à la sous-traitance.
Au cours des années 1990, l’Occident a connu une profonde mutation économique, marquée par le passage de l’industrie manufacturière aux services, à la finance et aux industries de haute technologie, conduisant à la prédominance du capital financier transnational, où les profits tirés du négoce d’actifs, de la dette, des fonds spéculatifs et de la spéculation, plutôt que du seul capital industriel, ont pris une importance croissante. Cette transition s’est finalement accompagnée d’un recours massif aux technologies de l’information, à l’automatisation, à la microélectronique et aux outils numériques.
Le multiculturalisme a commencé à s’imposer parallèlement à la consolidation du néolibéralisme — bien que cela n’ait fait l’objet d’aucune étude de la part des théoriciens du post-fordisme. L’adoption du multiculturalisme n’était pas le résultat d’une prise de contrôle de la sphère publique par des « marxistes culturels », mais l’expression institutionnelle directe de la logique pluraliste du libéralisme. Des communautaristes libéraux tels que Will Kymlicka, reconnu comme le plus important théoricien du multiculturalisme, ont réussi à convaincre les responsables politiques de tous bords que, tout comme l’État libéral ne doit imposer aucune croyance religieuse à ses citoyens, il ne doit pas non plus imposer de culture dominante ; il doit au contraire garantir une sphère publique dans laquelle des individus de religions et de nationalités diverses jouissent de droits égaux pour exprimer leurs coutumes et croyances de leur choix, dans un climat de respect mutuel. L’objectif visé par ce libéralisme multiculturel, tel qu’il s’est institutionnalisé de diverses manières à travers l’Occident à partir des années 1980, n’est pas de promouvoir les cultures non occidentales axées sur le groupe en tant que telles, mais de surmonter la « discrimination passée » à l’encontre des populations non occidentales ou non blanches en « mettant tout le monde sur un pied d’égalité » et en créant davantage d’opportunités égalitaires pour les minorités.

Will Kymlicka
Cette consolidation du multiculturalisme libéral, associée à une obsession intense pour la lutte contre le « racisme du passé » et la « xénophobie », a fourni la justification idéologique parfaite aux exigences de l’accumulation post-fordiste. Alors que les taux de fécondité autochtones chutaient et que les populations européennes étaient de plus en plus considérées comme une main-d’œuvre coûteuse et rigide, les entreprises ont accueilli à bras ouverts l’immigration massive en provenance des pays du tiers-monde à forte fécondité. L’immigration a ainsi été présentée à la fois comme une solution économique à la crise du fordisme et comme une nouvelle étape dans la marche vers la réalisation des idéaux progressistes.
Cette transition a marqué une profonde évolution dans la nature même du capitalisme. La théorie économique du capitalisme (d’Adam Smith à David Ricardo en passant par les économistes marginalistes) mettait l’accent sur l’offre, l’épargne, la frugalité et la gratification différée — ce que Jean-Joseph Goux appelait « le monde étriqué et terne du petit calcul, du profit quantifiable et de l’activité industrieuse ». En sociologie, on désigne communément cela sous le nom d’éthique protestante weberienne. La pensée économique keynésienne de l’époque du fordisme avait déjà mis l’accent sur la stimulation de la demande et la consommation de masse pour soutenir la croissance. Le post-fordisme a radicalisé encore davantage cette approche, dépassant les limites d’une rationalité utilitariste ou calculatrice afin de la remplacer par ce que Goux, s’inspirant de Georges Bataille, a qualifié d’« économie générale » qui fait des dépenses improductives (plaisir, jeux, spectacle) le phénomène le plus déterminant de la vie sociale. Comme l’observait Goux dans un article de 1990 :
« C’est dans cet usage intentionnellement improductif, dans cette dépense illimitée, et non dans la consommation utilitaire, que se cache un secret, la “loi générale de l’économie” ».
Désormais, le capitalisme ne serait plus aussi étroitement lié à l’éthique protestante, aux familles stables et aux coutumes ethno-religieuses :
« Les valeurs d’économie, de sobriété et d’ascétisme n’ont plus la place qu’elles occupaient. »
Dans ce nouveau régime, le capitalisme cultive des individus déracinés et grands consommateurs qui réagissent de manière impulsive aux dernières sensations fortes offertes par les marchés.
Énorme file d’attente au Cultura de La Defense pour acheter les cartes Pokémon 30 ans.
Les premiers clients ont passé la nuit devant le magasin. pic.twitter.com/oe9kwcOcJd
— Luc Auffret (@LucAuffret) September 16, 2026
Ce que Jean-François Lyotard a commencé à observer dans les années 1970, qu’il a qualifié d’« économie libidinale » pour mettre en lumière une nouvelle forme de capitalisme (au-delà de l’accent mis par les marxistes sur la « paupérisation ») qui fonctionne de plus en plus par la circulation d’images qui intensifient nos désirs, et ce que Goux a identifié comme le « capitalisme postmoderne » en 1990, correspond à ce que David Courtwright qualifie de « capitalisme limbique » dans son ouvrage de 2019 intitulé *The Age of Addiction: How Bad Habits Became Big Business*.
David Courtwright
Courtwright décrit des industries qui ciblent le système limbique du cerveau, siège du plaisir, de l’envie et de la réponse émotionnelle immédiate, plutôt que la délibération rationnelle. L’objectif est d’« encourager la consommation excessive et la dépendance » en commercialisant des plaisirs inédits, des vices et des « environnements hyperstimulants », induisant ainsi l’hyperphagie, le jeu compulsif, la consommation de drogues à des fins non médicales, le « jeu pathologique » et les « comportements sexuels tabous ». Ce modèle limbique d’accumulation inclut notamment l’accès instantané via Internet aux jeux d’argent, à la pornographie et au shopping, ainsi qu’à des plateformes spécialisées dans la délivrance rapide de doses de dopamine par le biais de « likes », de retweets, de flux personnalisés et de la lecture automatique.
Les entreprises Internet « limbiques » prospèrent dans le monde d’aujourd’hui. Un article de Forbes, prenant OnlyFans comme exemple, explique comment un logiciel d’IA peut parler, flirter, persuader ou maintenir l’intérêt d’une personne, créant ainsi l’impression d’une relation. Il peut le faire à un coût très faible pour chaque utilisateur supplémentaire. « L’IA ne se fatigue pas. Elle ne se déconnecte pas. Elle répond instantanément, s’adapte en permanence ». De la même manière, TikTok et Instagram Reels procurent de la dopamine grâce à une succession rapide de vidéos sensationnalistes et d’images sexualisées. DraftKings et FanDuel ont transformé le sport (même pour ceux qui ne sont pas fans) en jeu de hasard de masse. Live Nation, les spectacles de la NFL, les plateformes de mode telles que Shein et les applications de livraison comme DoorDash et Uber Eats prospèrent toutes grâce à l’assouvissement immédiat des envies, au divertissement et au confort facile. Pornhub pourrait bien être l’entreprise limbique progressiste par excellence : son algorithme maximise la fidélisation grâce à un choix infini de fétiches, tandis que son bilan de l’année 2025 a célébré l’essor des catégories « Lesbiennes » et « Transgenres » comme les plus populaires en matière d’« authenticité sexuelle » et de « rupture avec les vieilles idées sur le genre et la sexualité ».
Il est d’une importance cruciale de comprendre que la logique progressiste du libéralisme, en particulier à partir des années 1960, a fonctionné en symbiose harmonieuse avec cette transition vers le capitalisme limbique post-fordiste, en érodant les dernières normes pré-libérales résiduelles qui prévalaient encore à l’ère fordiste. Dans l’économie libidinale, les attachements persistants aux structures familiales traditionnelles, à la morale chrétienne, à la cohésion ethnique et au respect des hiérarchies traditionnelles ont fini par être considérés comme des obstacles à l’autonomie individuelle, à la mobilité professionnelle et à l’ouverture culturelle. Le libéralisme est passé de ses anciennes préoccupations – salaires équitables, emplois sûrs et logements abordables pour les classes ouvrières – à une politique culturelle axée sur la diversité, l’équité et l’inclusion (DEI). Cette nouvelle orientation s’est manifestée sous la forme du politiquement correct dans les années 1980 et 1990, puis, ces dernières années, sous celle de l’idéologie « woke ».
Ce que les théoriciens ont négligé, c’est que ce changement culturel a fourni une justification morale à l’« accumulation flexible » en favorisant l’émergence d’une population détachée de toute identité solide et donc réceptive à d’importants afflux d’immigrants issus de divers horizons.
Synthèse :
Le capitalisme occidental est passé, à partir des années 1970, du fordisme — industrie nationale, salaires élevés, syndicats puissants et familles relativement stables — au post-fordisme, fondé sur la mondialisation, les services, la finance, la flexibilité du travail et la recherche de coûts plus faibles.
Cette transformation aurait coïncidé avec la montée du multiculturalisme : les entreprises trouvent dans l’immigration une main-d’œuvre plus abondante et flexible, tandis que le libéralisme lui fournit une justification morale fondée sur la diversité et l’égalité. Parallèlement se développe un « capitalisme limbique », qui encourage la consommation immédiate, le divertissement et la recherche permanente de plaisir plutôt que l’épargne et la sobriété.
Ainsi, capitalisme post-fordiste et progressisme se renforceraient mutuellement, en favorisant des individus plus mobiles, consommateurs et détachés des structures familiales, religieuses et communautaires traditionnelles.
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