La féministe juive Gloria Steinem a finalement rejoint Adolf Hitler à 92 ans

La Rédaction
Démocratie Participative
\n03 septembre 2026

Quand un article du Monde pleure aussi longuement, vous savez que c’est un strike.

Le Monde :

Gloria Steinem n’a jamais conduit de sa vie, pas de voiture et encore moins de moto. La journaliste et militante féministe, morte le mercredi 2 septembre, à New York, à l’âge de 92 ans, selon un message publié sur son compte Instagram par son entourage, dépendait des autres pour ses déplacements dans un pays qui a fait de la mobilité individuelle l’alpha et l’oméga de l’émancipation. Celle qui a intitulé son autobiographie Ma vie sur la route (HarperCollins, 2019) a passé sa vie dans les moyens de transport. Et, parmi eux, taxis et avions avaient sa préférence, car dialoguer avec les chauffeurs de taxi et les hôtesses de l’air était idéal, disait-elle, pour qui veut prendre le « pouls d’une nation ».

Née en 1934, à Toledo (Ohio), Gloria Steinem a passé son enfance sur la route. Anticonformiste, son père subvient aux besoins de sa famille comme gérant de dancing et brocanteur ambulant. Au cours des années 1930 et 1940, il véhicule femme et enfants dans une caravane qui leur tient lieu de foyer. Lui seul conduit, la mère de Gloria est malade, très malade même, souffrant d’une grave dépression. Veiller sur elle sera le grand drame de la future figure de proue du Women’s Lib, le Mouvement de libération des femmes américain, a fortiori après la séparation de ses parents, en 1944.

Le voyage restera la grande affaire de la vie de Gloria Steinem. A la vingtaine, elle parcourt l’Inde pendant de longs mois et en revient transformée. Il est possible de raconter une existence de bien des manières. Elle avait choisi de mettre en exergue de son autobiographie la dette qu’elle avait contractée envers un médecin anglais qui lui avait permis d’effectuer ce voyage en la libérant d’une grossesse non désirée – l’avortement était alors illégal. Il avait mis à cela une condition : la jeune femme devait lui promettre de n’en faire qu’à sa tête au cours de sa vie.

L’avortement de confort n’existe pas, paraît-il.

“Docteur, je veux tuer mon enfant pour voir des Indiens chier dans en plein air”

En livrant ce récit, elle appliquait sa marque de fabrique imbriquant l’intime et le politique. « Son » féminisme s’écrivait à la première personne. C’est en partant de la vie des femmes qu’elle cherchait à changer les choses. « Je crois qu’il est dangereux de trop séparer la théorie et l’expérience concrète, car c’est prendre le risque que la théorie devienne impossible à mettre en pratique. »

Aux concepts et au jargon universitaire, Gloria Steinem préférait l’humour et la satire. Dans un de ses articles parmi les plus célèbres, publié en 1978 par le magazine Cosmopolitan, elle imaginait ce que serait le monde si les hommes et non les femmes étaient réglés. Rire caustique et ton acerbe aux évocations du « concours de celui qui aurait le plus gros flux » et des progrès fulgurants qu’enregistrerait la recherche scientifique dans la prise en compte des douleurs de cette pathologie exclusivement masculine…

Bizarrement, les féministes préfèraient en faire des articles contre les hommes plutôt que d’entrer en médecine pour trouver la solution.

Véritable statue du Commandeur aux Etats-Unis, la militante faisait l’objet d’un culte parmi les jeunes générations pour lesquelles elle incarnait tout à la fois une figure tutélaire et la grand-mère idéale. Incarnée à l’écran par Rose Byrne et Julianne Moore, elle était une marque à elle toute seule. Bien avant qu’on parle de « signature visuelle », elle avait su imposer la sienne, à l’instar d’un Karl Lagerfeld. Ses cheveux longs épais, ses pulls col roulé et ses lunettes à nulles autres pareilles la rendaient aussitôt reconnaissable. Et faisaient d’elle une cible. Dans un pays où la violence n’est pas que virtuelle, elle a toujours fait montre d’un réel courage physique, ne manquant aucune manifestation ou aucun piquet de grève jusqu’à un âge fort avancé.

C’est dans une presse aux mœurs au mieux sexistes, au vrai phallocrates, que Gloria Steinem bataille au cours des années 1960 pour se faire un nom, après des études au Smith College dans le Massachusetts. A l’époque, les femmes reporters se comptent sur les doigts d’une main. Son premier coup d’éclat, en 1963, est un reportage gonzo dans un club du magazine Playboy, republié dans son recueil Actions scandaleuses et rébellions quotidiennes (Editions Points, 2018).

Sans révéler qu’elle est journaliste, la jeune femme s’y fait embaucher comme « bunny », une de ces jeunes femmes arborant oreilles de lapin et pompon aux fesses, vêtues d’un body et assurant le service dans des clubs se voulant luxueux. Editeur de Playboy, magazine vendu à des dizaines de millions d’exemplaires chaque mois, Hugh Hefner est le mâle alpha du début des sixties. Ayant la rancune tenace, il multipliera en représailles les attaques contre Steinem dans ses publications.

Pour mener ses combats et donner la réplique à tous les Hefner de la terre, Gloria Steinem contourne le plafond de verre solidement en place dans les rédactions en lançant son propre média : ce sera Ms., un magazine qu’elle fonde en 1971 avec Dorothy Pitman Hughes, militante féministe, avocate et activiste noire. D’abord publié au sein du New York Magazine, Ms. prend son essor à partir de 1972. Sa rédaction est féminine et féministe.

Tout au long des années 1970 et 1980, Gloria Steinem a parcouru les Etats-Unis pour y multiplier les conférences avec Dorothy Pitman Hughes, à une époque où les luttes antiracistes, anticapitalistes et féministes se concurrencent parfois plus qu’elles ne se complètent. Nombre de militantes gauchistes et antiracistes moquent en effet les féministes, vues comme des bourgeoises blanches hors-sol. Une image que l’Américaine va personnifier toute sa vie aux yeux de ses adversaires, mais aussi de ses opposantes féministes hostiles à son image par trop glamour, son accès à la jet-set et sa vie de privilégiée – symbolisée par son triplex de Manhattan. Célibataire, sans enfant, elle coche toutes les cases du procès en déconnexion.

Le président américain Barack Obama décerne la médaille de la liberté (la plus haute récompense civile des Etats-Unis) à Gloria Steinem, à la Maison Blanche, à Washington, le 20 novembre 2013.

Mais son succès est là, imputable au fait qu’elle se trouvait à un point d’équilibre entre les différentes tectoniques féministes. Elle n’est pas la première leader du Women’s Lib, un mouvement dont la plupart des militantes refusent avec véhémence qu’il soit ainsi personnifié. Avant elle, Betty Friedan, Kate Millett et Germaine Greer ont été associées au dégel du féminisme dans les années 1960-1970. C’est Newsweek qui, à la demande de la propriétaire du magazine, l’intronise en papesse du mouvement en lui offrant sa une en 1971.

De Germaine Greer, Gloria Steinem a la séduction. De Betty Friedan, le pragmatisme. Et des féministes radicales comme Kate Millett ou Susan Brownmiller, la conviction que la libération des femmes ne saurait être individuelle, mais le fait de changements structurels collectifs. Une révolution, en somme. Son émergence ne fait pas l’unanimité, tant s’en faut. Mais elle est un pont entre tous ces courants antagonistes et une icône bien utile. Belle et télégénique, elle permet au mouvement de toucher le grand public.

Une zone d’ombre entache toutefois sa renommée dès cette époque. Au milieu des années 1970, des opposantes féministes révèlent pour la disqualifier qu’elle a travaillé à la fin des années 1950 pour une officine de propagande de la CIA à destination du public estudiantin. La polémique la poursuivra tout au long de sa carrière. Mais, à cette occasion, elle reçoit le soutien de la fort radicale Andrea Dworkin, soutien qui sera le début d’un compagnonnage entre elles. Capable d’éclectisme et de sentir les évolutions du féminisme, la rédactrice en chef ouvre grand les pages de Ms. à l’autrice de Notre sang et de Woman Hating.

La juive Andrea Dworkin

Gloria Steinem se plaisait à dire qu’elle aurait souhaité être passée de mode. Ce n’était pas que coquetterie, mais aussi désarroi. « Si on m’avait dit, quand j’ai écrit le livre [en 1992], qu’il serait encore pertinent en 2023, je ne sais pas si j’aurais été impressionnée ou déprimée », expliquait-elle lors de la parution en français d’Une révolution intérieure. Ardente démocrate, elle appelait à voter et à défendre l’Etat de droit. A raison, elle voyait en Donald Trump le fils putatif de son double inversée, Phyllis Schlafly, la pasionaria des militants de l’inégalité entre les sexes contre laquelle elle a ferraillé tout au long des années 1980.

A rebours des courants MAGA et autres QAnon qui lui faisaient presque regretter, disait-elle, les républicains des années Nixon, Steinem a accueilli le mouvement #MeToo comme un soulagement, soulagement avant tout que son combat soit transmis, confiait-elle au Monde en 2020. C’était l’occasion d’adouber les héritières d’une lame de fond commencée bien avant elle, au XIXe siècle, tenait-elle à rappeler, avec des pionnières comme Elizabeth Cady Stanton.

Apôtre de la sororité, Gloria Steinem ne versait pas dans une vision irénique des femmes. Cela la conduira à faire un portrait tout en nuances de Pat Nixon, l’épouse du 37e président des Etats-Unis. Cela l’amenait aussi à questionner sans relâche la construction culturelle et les ressorts intimes du désir de soumission, pour ne pas dire de servitude. Sa conclusion était féministe, forcément : les femmes sont si aliénées, jugeait-elle, que bien évidemment elles contribuent activement au patriarcat. « Lors de l’élection présidentielle de 2016, 96 % des femmes noires ont voté pour Hillary Clinton, 51 % des femmes blanches ont voté pour Trump, ce phallocrate notoire, X fois accusé de harcèlement et opposé à l’avortement », se désolait-elle dans cette interview au Monde.

Jusqu’au bout, elle a tenu à prêcher le devoir de militantisme et de vigilance. Adepte de l’effet papillon, elle expliquait dans ses mémoires comment l’apathie de l’électorat progressiste dans un modeste scrutin local avait conduit de fil en aiguille à la nomination, à la Cour suprême, du juge Clarence Thomas, promoteur de l’arrêt qui a remis en cause en 2022 le droit à l’avortement. Petite démobilisation, dramatique conséquence, alertait-elle.

L’hyper activité de Gloria Steinem contre l’ordre social blanc est finalement très simple à comprendre.

“Partout où il y a de l’antisémitisme, je m’identifie comme juive.”

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