La destruction victorieuse de l’abrahamisme chrétien par les Japonais – Démocratie Participative

La destruction victorieuse de l’abrahamisme chrétien par les Japonais

La Rédaction
Démocratie Participative
\n03 septembre 2025

 

1. Contexte historique : introduction du christianisme au Japon (XVIe siècle)

Francisco de Jasso y Azpilicueta, dit “François Xavier”, prêche l’égale soumission à Yahvé auprès des peuplades de couleur

  • Arrivée des missionnaires chrétiens

Le judaïsme chrétien arrive au Japon en 1549 avec l’entrée du missionnaire jésuite François Xavier à Kagoshima, dans le sud de l’archipel, sous l’égide des Portugais. Cette période, connue sous le nom de Sengoku (1467-1603), est marquée par des guerres civiles et une fragmentation politique, offrant un terrain fertile pour l’infiltration des missionnaires yahvistes. Les Jésuites, suivis par les Franciscains et les Dominicains, ciblent initialement les seigneurs locaux (daimyō), auxquels ils promettent le soutien militaire et commercial du Portugal contre leurs concurrents, et sédimentent leur emprise par la conversion des populations au culte de Yahvé, exploitant les rivalités féodales et les besoins commerciaux des clans.

En 1580, environ 150 000 Japonais, principalement dans le Kyūshū (Nagasaki, Ōmura), sont convertis, selon les rapports jésuites. Le judaïsme chrétien apporte l’idée d’une divinité hébraïque unique, une soi-disante révélation divine transcendante et une soumission exclusive exigeant l’interdiction des autres cultes. Cette conception s’oppose radicalement aux traditions japonaises, qui mêlent shintō (polythéisme animiste) et bouddhisme (philosophie non-théiste). Les missionnaires présentent Yahvé comme le seul dieu véritable, qualifiant les divinités shintō (kami) et les bouddhas “d’idoles”, ce qui heurte les sensibilités nationales des Japonais.

  • Contexte culturel japonais

Le Japon du XVIe siècle repose sur une vision du monde syncrétique. Le shintō, religion autochtone, vénère une multitude de kami (esprits immanents dans la nature, les ancêtres, ou les lieux sacrés), tandis que le bouddhisme, introduit au VIe siècle, offre un cadre éthique et métaphysique. Ces traditions coexistent dans une logique fédérative, où les divinités et les pratiques se complètent sans exclusivité. Le concept de révélation divine, central dans le judaïsme chrétien, est étranger à cette vision, où le sacré est présent dans le monde sensible et accessible à travers des rituels et l’expérience vécue. Cette divergence fondamentale alimente le rejet ultérieur du christianisme.

  • Sources d’époque

Un rapport jésuite de 1552, attribué à François Xavier, décrit les difficultés rencontrées : « Les Japonais honorent de nombreuses idoles et esprits qu’ils appellent kami, et il est ardu de les convaincre de l’unicité de Dieu, car leur religion ne connaît pas de vérité révélée. » (cité dans Lettres du Japon, traduit en français, 1990, p. 45). Cette observation souligne l’incompréhension mutuelle entre les missionnaires yahvistes et les Japonais, pour qui l’idée d’un dieu unique est inconcevable.

2. Premiers succès et tensions initiales (1549-1587)

Une synagogue chrétienne au Japon (16e siècle)

  • Succès initiaux du christianisme

Les missionnaires yahvistes bénéficient du soutien de certains daimyō, comme Ōmura Sumitada, qui se convertit en 1563 et cède Nagasaki aux Jésuites en 1580 en échange de l’appui portugais. Le judaïsme chrétien attire certains éléments des classes populaires, séduites par la promesse de salut et l’aide matérielle des missionnaires (éducation, soins). Comme lors de la judaïsation du monde classique, les Jésuites adoptent une stratégie d’accommodation, tolérant certaines pratiques locales pour faciliter les conversions, mais leur insistance sur l’exclusivité de Yahvé crée des frictions.

  • Premiers signes de rejet

Dès les années 1570, des marchands portugais, souvent avec la complicité des missionnaires yahvistes, enlèvent des Japonais, principalement des femmes et des hommes pauvres, pour les réduire en esclavage à Macao, en Chine. À Nagasaki en 1586, des trafiquants chrétiens déportent des Japonais vers Lisbonne, Séville, ou l’Inde, où ils deviennent serviteurs ou esclaves sexuels. Les femmes sont vendues dans des harems en Inde. Les missionnaires jésuites, dépendants financièrement des marchands et des souverains ibériques, participent à ce trafic pour financer leurs propres missions d’infiltration au Japon.

Toyotomi Hideyoshi

Dès les années 1570, des tensions émergent. Les moines bouddhistes et les prêtres shintō, voyant leur influence menacée, dénoncent les chrétiens comme des destructeurs des traditions. Les daimyō non convertis, comme ceux du nord, perçoivent le judaïsme chrétien comme une menace à l’ordre social, car les yahvistes exigent la destruction des autels shintō et bouddhistes. En 1587, Toyotomi Hideyoshi, unificateur du Japon, promulgue un édit d’expulsion des missionnaires, déclarant :

« Les chrétiens enseignent une doctrine perverse qui interdit le culte des kami et des bouddhas, perturbant l’harmonie du pays. » (cité dans Nihon Shoki, chronique annotée, traduit en français, 1978, p. 312).

Cet édit, bien que peu appliqué initialement, reflète un rejet croissant, fondé sur l’incompatibilité du monothéisme abrahamique avec les valeurs ancestrales japonaises.

  • Conflit de conceptions du monde

Le judaïsme chrétien, en proclamant Yahvé et son fils biologique le rabbi Yeshoua Ben Yosef comme seul dieu, remet en question le pluralisme religieux japonais. Le shintō considère les kami comme des manifestations immanentes du sacré, sans hiérarchie absolue, tandis que le bouddhisme privilégie une quête intérieure sans dieu créateur. La notion de “révélation divine”, exigeant une croyance et une soumission exclusives, est perçue comme une menace à l’harmonie sociale (wa), qui repose sur l’intégration des croyances.

George Elison, dans Deus Destroyed (1973), note :

« Le christianisme, avec son exclusivité théologique, heurtait le syncrétisme japonais, qui voyait dans la coexistence des cultes un fondement de l’ordre social. » (traduit de l’original, p. 76).

3. Répression systématique sous les Tokugawa (1603-1868)

Tokugawa Ieyasu

  • Établissement du shogunat Tokugawa

Avec l’avènement du shogunat Tokugawa en 1603, sous Tokugawa Ieyasu, le Japon entre dans une période de centralisation et de contrôle strict. Les Tokugawa, cherchant à consolider leur pouvoir, perçoivent le judaïsme chrétien comme une menace à l’unité nationale, en raison de son lien avec les puissances étrangères (Portugal, Espagne) et de son potentiel subversif. Les adeptes du rabbi Yeshoua Ben Yosef, en refusant de participer aux rituels shintō et bouddhistes, sont vus comme des partisans de la destruction du Japon.

  • Interdiction et purges (1614-1640)

En 1614, Tokugawa Ieyasu promulgue un édit interdisant le judaïsme chrétien :

« La secte chrétienne est interdite, car elle corrompt les mœurs japonaises et menace la paix du pays en rejetant les kami et les bouddhas. » (cité dans Documents historiques du Japon, traduit en français, 1985, p. 204).

Cet édit marque le début d’une éradication systématique du péril abrahamique. Les missionnaires yahvistes sont expulsés, les synagogues chrétiennes détruites, et les chrétiens forcés de rejeter leur adhésion à la secte ou de pratiquer en secret (kakure kirishitan). Les persécutions s’intensifient sous Tokugawa Hidetada et Iemitsu. À Nagasaki, centre opérationnel de la secte nazaréenne, des exécutions publiques d’agitateurs yahvistes ont lieu, comme la crucifixion de 26 rebelles en 1597 et les purges massives des années 1620.

Des bandits chrétiens châtiés à Nagasaki 

Les autorités utilisent des méthodes brutales, comme le fumie (piétiner une image du rabbi Yeshoua Ben Yosef pour prouver son apostasie) et la torture, pour éradiquer la secte judéo-chrétienne. La révolte de Shimabara (1637-1638), menée par des révolutionnaires chrétiens dans le Kyūshū, est écrasée avec une extrême violence, renforçant la détermination des Tokugawa à éliminer la secte. Environ 37 000 rebelles sont tués, selon les chroniques japonaises.

Missionnaires jésuites décapités à Nagasaki, 1622

Les Tokugawa, informés des conquêtes espagnoles sanglantes en Amérique, craignent à juste raison que les missionnaires yahvistes ne préparent une invasion. Cette crainte est exacerbée par les rivalités entre Jésuites (portugais) et Franciscains (espagnols), qui alimentent les soupçons des autorités.

4. Consolidation de l’éradication : le système de contrôle religieux

Fumie usé

  • Mise en place du danka seido

Pour prévenir toute résurgence du judaïsme chrétien, les Tokugawa instaurent le danka seido (système des temples bouddhistes) dès les années 1630. Chaque famille japonaise doit s’enregistrer auprès d’un temple bouddhiste, qui certifie son adhésion au bouddhisme et son rejet du judéo-christianisme. Les certificats de temple (terauke) deviennent obligatoires, et les individus soupçonnés d’appartenance au mouvement révolutionnaire nazaréen sont soumis au fumie. Ce système institutionnalise la surveillance religieuse, éliminant toute pratique abrahamique ouverte.

  • Les adeptes cachés de Yeshoua Ben Yosef (kakure kirishitan)

Malgré la répression, des cellules nazaréennes survivent en secret, notamment à Nagasaki et dans les îles environnantes. Ces kakure kirishitan adaptent leur religion, mêlant prières à Yahvé à des rituels shintō et bouddhistes pour échapper à la détection. Cependant, leur influence reste marginale, et leur pratique s’éloigne progressivement du judaïsme chrétien orthodoxe.

Stephen Turnbull, dans The Kakure Kirishitan of Japan (1998), note :

« Les chrétiens cachés ont préservé leur foi dans des conditions extrêmes, mais leur syncrétisme avec les traditions locales montre l’impossibilité de maintenir un christianisme pur face à la répression. » (traduit de l’original, p. 142).

  • Isolement national (sakoku)

En 1639, les Tokugawa instaurent la politique de sakoku (fermeture du pays), interdisant presque tout contact avec l’étranger, sauf avec les Hollandais et les Chinois sous contrôle strict à Nagasaki. Cette mesure vise à éliminer l’influence cosmopolite du judéo-christianisme en coupant les liens avec les puissances européennes. Le sakoku renforce l’hégémonie des traditions shintō et bouddhistes, consolidant une identité japonaise exempte d’abrahamisme.

5. Victoire du polythéisme contre l’abrahamisme

La répression japonaise du christianisme rappelle la politique romaine contre les juifs et les nazaréens (Ier-IIe siècle ap. J.-C.). Comme les Romains, qui voyaient le monothéisme juif comme une menace à l’unité impériale, les Tokugawa perçoivent le judaïsme chrétien comme un danger pour l’ordre social et politique. Cependant, contrairement à Rome, le Japon parvient à écraser définitivement, et en un temps relativement court, la subversion abrahamique. La répression japonaise est plus systématique et plus implacable, grâce au danka seido et au sakoku, qui permettent un contrôle total, contrairement à Rome, où le judaïsme chrétien finit par triompher, faute d’un plan d’ensemble cohérent.

À la fin du XVIIe siècle, il ne reste que des poches nazaréennes, isolées et marginalisées. Le shogunat renforce l’hégémonie shintō-bouddhiste, consolidant avec rigueur une identité nationale exempte d’influences étrangères. Le judaïsme chrétien, associé à la menace coloniale, est durablement discrédité.

La secte nazaréenne réapparaît au Japon après l’ouverture forcée du pays par le commodore Perry en 1853 et la restauration Meiji (1868). Les missionnaires reviennent, mais le christianisme reste ultra-minoritaire, ne représentant aujourd’hui qu’environ 1 % de la population japonaise. La constitution Meiji (1889) garantit la liberté religieuse, mais la méfiance envers le judéo-christianisme persiste, en raison de son association historique avec les intérêts anti-japonais et de son incompatibilité fondamentale avec les valeurs shintō.

Le Japon est le seul cas de l’histoire où une nation polythéiste a écrasé avec succès l’abrahamisme dès son apparition.

Sources :

  • Sousa, Lúcio de. The Portuguese Slave Trade in Early Modern Japan: Merchants, Jesuits, and Japanese, Chinese, and Korean Slaves. Brill, 2019.
  • Boxer, Charles Ralph. The Christian Century in Japan, 1549-1650. University of California Press, 1951.
  • Gernet, Jacques. Chine et christianisme : action et réaction. Gallimard, 1982.
  • Lewis, Bernard. Cultures in Conflict: Christians, Muslims, and Jews in the Age of Discovery. Oxford University Press, 1995.
  • Ça m’intéresse, « Quand les Japonais étaient réduits en esclavage par les Européens », 2021.
  • Relations entre le Japon et les Philippines, Wikipédia, 2010.
  • Lettres des Jésuites, traduit en français, 1990.
  • Archives missionnaires franciscaines, traduit en français, 2001.