La Rédaction
Démocratie Participative
\n21 septembre 2026
Yassine Kervella-Mansaré
Les Bretons s’indignent du sort de leurs ancêtres.
En apprenant que le crâne de son ancêtre, Bokar Biro, était conservé dans un musée à Paris, la Brestoise Yassine Kervella-Mansaré s’est indignée. En tant que descendante mais aussi en sa qualité d’anthropologue.
« On m’avait dit qu’il avait été décapité. Je me souviens que je faisais beaucoup de cauchemars en pensant à ça quand j’étais petite. Quand j’ai découvert que son crâne pouvait être exhibé dans un musée, ça m’a bouleversée », relate la docteure en anthropologie brestoise Yassine Kervella-Mansaré, en cette mi-septembre 2026.
Le mois dernier, elle a appris, en lisant la presse, que le gouvernement guinéen demandait la restitution du crâne de son ancêtre Bokar Biro, conservé au Musée de l’Homme à Paris. « Vous imaginez, j’aurais pu tomber dessus par hasard… »
Dans un demi-sourire las, elle ajoute : « C’est ironique. Je suis anthropologue, je suis sa descendante et mon premier travail de recherche était consacré aux rites funéraires des Peuls (des populations d’Afrique de l’Ouest, dont elle fait partie, NDLR), qui m’intriguaient beaucoup quand j’étais adolescente. Je sais donc qu’il est interdit, pour ce peuple, d’exposer les ossements des morts ».
Lorsqu’elle contacte l’institution, on lui répond que les restes n’ont pas été exposés, a minima depuis 2015, et qu’ils ne savent pas déterminer s’ils l’ont été avant. « Nous comptons 18 000 crânes et 23 000 restes humains mais dans des réserves, pour les conserver. On a pu exposer des crânes à une époque mais on ne le fait absolument plus. On est très vigilants là-dessus. Y compris pour les momies : on peut en exposer mais en les présentant comme des personnes, pas comme des objets de collection. Elles sont accompagnées de fiches d’identité et non de cartels comme des objets », assure le musée.
« Ça reste violent, ce que j’ai appris. Le fait qu’il ait pu être exposé, quelle qu’en ait été la durée ou la période, demeure particulièrement choquant au regard de la place qu’occupent les morts et leurs restes dans nos représentations et nos pratiques culturelles. Ce qui me soulage, c’est qu’il n’est plus exposé. Son crâne avait été ramené comme un trophée : c’était un grand défenseur de la liberté, qui s’est battu contre le colonialisme (français, NDLR). Il a été tué pour ça, en 1896 ».
Yassine Kervella-Mansaré, qui compte consacrer son huitième ouvrage à Bokar Biro, conclut : « La procédure de restitution risque d’être longue. Mais j’espère pouvoir participer, un jour, aux rites funéraires de mon ancêtre, dans notre village natal. »
La journaliste blanche qui a religieusement retranscrit l’indignation raciale de cette négresse n’a bien évidemment pas cherché à en savoir plus, se bornant à assouvir sa haine farouche de l’homme blanc.
C’est donc à nous de combler ce manque.
Bokar Biro était à la tête d’une théocratie islamique située sur les hauts plateaux de la Guinée, l’Imamat du Fouta-Djalon. Le souverain portait le titre d’Almamy (de l’arabe al-imām), qui signifie « celui qui dirige la prière ». Cet État a été fondé par un djihad mené par des Peuls musulmans à partir de 1725 contre les populations locales, principalement Jalonké/Soussou animistes. La loi en vigueur était, comme on s’en doute, la charia.
Après la mort de l’almamy Ibrahima Sori Dongolfella, le conseil des anciens choisit son frère aîné comme successeur. Bokar Biro s’empare du pouvoir par un coup d’État et fait assassiner son frère, Alfa Mamadou Pâté. Il place ensuite des hommes loyaux aux postes clés et tente de centraliser et renforcer le pouvoir de Timbo, la capitale, face aux provinces rétives, notamment Labé, Timbi et Fugumba, et aux rivalités entre les factions Soriya (la sienne) et Alfaya.
Bokar Biro mène une politique autoritaire pour unifier le Fouta-Djalon et limiter l’autonomie des chefs de tribus provinciaux, provoquant de fortes oppositions internes. Il subit une défaite temporaire à Bantignel (décembre 1895) face à une coalition de chefs, puis reprend le dessus à la bataille de Pétel Jiga (février 1896).
Face à la France, il refuse de reconnaître ou d’appliquer les traités de protectorat antérieurs (notamment celui de 1881). En 1896, face aux demandes françaises (droit de construire des routes, installation d’un résident à Timbo, contrôle des nominations de chefs, monopole commercial), il feint de signer un traité mais écrit « Bismillah » (« Au nom d’Allah ») à la place de sa signature, rendant le document invalide.
C’est ici la partie la plus intéressante : face à l’interdiction du commerce d’esclaves avec le Soudan promulguée par la France, ainsi qu’au refus des Français de lui rendre les esclaves fugitifs, l’imam adopte une politique radicalement anti-française.
Les non-musulmans (surtout capturés lors de razzias) formaient la classe servile (jiyabhe ou matioubé) dans cet état théocratique. Les esclaves vivaient dans des villages agricoles séparés appelés runde et effectuaient la majeure partie du travail agricole. Au milieu du XIXe siècle, les esclaves représentaient une part très importante de la population (parfois estimée à la moitié). L’État participait aussi à la traite (vente d’esclaves vers la côte ou vers d’autres régions).

Face à son refus de céder, une colonne française prend la capitale le 3 novembre. Le 13 novembre, Bokar Biro affronte les troupes françaises (commandées notamment par le capitaine Muller) à la bataille de Porédaka. Son armée est écrasée par l’artillerie française. Il s’enfuit, est capturé à Botorë le 18 novembre par des soldats peuls d’un rival allié aux Français (Sori Illili / Sory Yilili) et décapité par eux. Sa tête est envoyée en France comme trophée où elle est aujourd’hui conservée au Musée de l’Homme à Paris.
Voilà qui nuance quelque peu le tableau présenté par la femme blanche Manon Fontaine dans Le Télégramme. À moins bien sûr qu’elle ne veuille réhabiliter le droit pour les djihadistes noirs de réduire en esclavage de leurs frères de race.
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