La Rédaction
Démocratie Participative
\n23 septembre 2779 (“2026”)

Pierre-Joseph Proudhon et ses enfants, vers 1953
En 2026, la démocratie est la religion des états occidentaux post-blancs. En pleine fièvre électorale, il n’est pas inutile de dissiper, du moins un peu, les effets stupéfiants de la drogue qu’est le suffrage universel.
Je me suis usé les doigts et la langue à expliquer que la démocratie élective, outre qu’elle soit déjà aberrante en son principe, ne peut mener à rien d’utile dans un pays où 40% des électeurs ont plus de 60 ans et qu’un tel bloc, par son seul horizon qu’est la préservation de sa rente mensuelle, était l’appui naturel de partis organisant l’immigration de remplacement pour, affirment-ils, financer justement ces retraites.
Le révolutionnaire Proudhon parla avec une grande lucidité de l’imposture électorale, en particulier du suffrage universel.
Le passage qui suit appartient au chapitre II, « La Démocratie », de son livre Solution du problème social. Il écrit en 1848, un mois après la chute de Louis-Philippe d’Orléans, souverain de la monarchie libérale déchue. Proudhon réagit à l’instauration du suffrage universel masculin.
Un Gouvernement provisoire, formé par des républicains parisiens, se constitue. Il n’a évidemment pas été élu. Malgré cela, en quelques jours, il prend des décisions fondamentales : proclamation de la République, instauration du suffrage universel masculin.
Proudhon relève la contradiction : on proclame que le peuple est désormais souverain, mais le peuple n’est pas celui qui prend ces décisions :
Si le suffrage universel, manifestation la plus complète de la démocratie, a conquis tant de partisans, surtout parmi les classes travailleuses, c’est qu’on l’a toujours présenté comme un appel fait aux talents et aux capacités, ainsi qu’au bon sens et à la moralité des masses. Plaçons-nous au point de départ de la démocratie, au moment du suffrage universel. Tous les citoyens sont égaux, indépendants. Leur collection égalitaire est le point de départ du pouvoir : c’est le pouvoir lui-même, dans sa plus haute expression, dans sa plénitude.
En vertu du principe démocratique, tous les citoyens doivent participer à la formation de la loi, au gouvernement de l’État, à l’exercice des fonctions publiques, à la discussion du budget, à la nomination des fonctionnaires. Tous doivent être consultés et dire leur avis sur la paix et la guerre, les traités de commerce et d’alliance, les entreprises coloniales, les travaux d’utilité publique, les récompenses à décerner, les peines à infliger ; tous enfin doivent payer leur dette à la patrie, comme contribuables, jurés, juges et soldats.
Si les choses pouvaient se passer de la sorte, l’idéal de la démocratie serait atteint ; elle aurait une existence normale, elle se développerait en sens direct de son principe, comme toutes les choses qui ont vie et développement.
Or, dans tout ce que la démocratie a proposé, décrété, débité, fulminé depuis un mois, qui oserait dire que le Peuple se soit une seule fois reconnu ?
Je conclus en reproduisant ma question : La souveraineté du Peuple est le point de départ de la science sociale : comment donc s’établit, comment s’exprime cette souveraineté ? Nous ne pouvons faire un pas avant d’avoir résolu le problème.
Certes, je le répète, afin qu’on ne s’y méprenne. Je suis loin de dénier aux travailleurs, aux prolétaires, pas plus qu’aux bourgeois, la jouissance de leurs droits politiques ; je soutiens seulement que la manière dont on prétend les en faire jouir n’est qu’une mystification. Le suffrage universel est le symbole de la République, ce n’en est pas la réalité.
Ainsi l’on suppose d’abord que le Peuple peut être consulté ; en second lieu qu’il peut répondre ; troisièmement que sa volonté peut être constatée d’une manière authentique ; enfin, que le gouvernement, fondé sur la volonté manifestée du Peuple, est le seul gouvernement légitime.
Telle est, notamment, la prétention de la démocratie, qui se présente comme la forme naturelle et complète de la souveraineté du Peuple.
À ses yeux, la démocratie telle que se manifeste au cours de la révolution de 1848 est un nouveau despotisme discrétionnaire qui se légitime en prétendant exprimer la volonté du Peuple.
Or, si je prouve que la démocratie n’est, ainsi que la monarchie, qu’une symbolique de la souveraineté ; qu’elle ne répond à aucune des questions que soulève cette idée ; qu’elle ne peut, par exemple, ni établir l’authenticité des actes qu’elle attribue au Peuple, ni dire quel est le but et la fin de la société ; si je prouve que la démocratie, loin d’être le plus parfait des gouvernements, est la négation de la souveraineté du Peuple, et le principe de sa ruine, il sera démontré, en fait et en droit, que la démocratie n’est rien de plus qu’un arbitraire constitutionnel succédant à un autre arbitraire constitutionnel.
Trente jours de dictature ont mis à nu l’impuissance et l’inanité de la démocratie.
La réponse démocratique est celle-ci : le gouvernement provisoire n’est que provisoire. Le suffrage universel va trancher ; des millions de Français vont élire une assemblée constituante ; cette assemblée exprimera enfin la volonté populaire.
En 1848, le suffrage universel masculin mobilise 9 millions d’électeurs. La monarchie orléaniste reposait sur la Charte de 1830 qui avait établi deux chambres : la Chambre des pairs et la Chambre des députés. Les députés de cette chambre sont élus, mais pas au suffrage universel. Pour pouvoir voter, il fallait être un homme, avoir au moins 25 ans et payer l’équivalent de 25 000 à 35 000 euros actuels. En 1848, cela représentait 240 000 électeurs sur 9 millions d’hommes adultes.
Le résultat des élections dément les aspirations des révolutionnaires parisiens. Les électeurs français, et d’abord des régions les plus conservatrices, soutiennent des candidats éloignés de leur condition sociale : notables en tête. Pas d’ouvriers, ni de révolutionnaires faisant du combat social leur priorité. Pour Proudhon, donner la parole à la plèbe ne suffit pas à produire les conditions de la révolution.
Était-il donc si difficile de comprendre qu’il existe dans l’homme deux instincts, l’un pour la conservation, l’autre pour le progrès ; que chacun de ces deux instincts n’agit jamais que dans le sens des intérêts de l’autre ; qu’ainsi chaque individu, jugeant les choses au point de vue de son intérêt privé, entend par progrès le développement de cet intérêt ; que cet intérêt étant en sens contraire de l’intérêt collectif, la somme des suffrages, au lieu d’exprimer le progrès général, indique la rétrogradation générale ? »
Il ajoute :
Le suffrage universel, disions-nous, est une sorte de théorie atomistique par laquelle le législateur, incapable de faire parler le peuple dans l’unité de son essence, invite les citoyens à exprimer leur opinion par tête, viritim, absolument comme le philosophe épicurien explique la pensée, la volonté, l’intelligence, par des combinaisons d’atomes. Comme si de l’addition d’une quantité quelconque de suffrages pouvait jamais sortir l’idée générale, l’idée du Peuple !…
Le moyen le plus sûr de faire mentir le Peuple est d’établir le suffrage universel.
Sa critique dresse trois constats.
Le premier : la démocratie, par la règle de la majorité, prétend dire la volonté du Peuple, quand elle ne dit que la volonté de la majorité qui n’est, par définition, qu’une part du Peuple.
Le deuxième : cette majorité n’est pas la volonté du Peuple, car la somme de volontés individuelles ne produit pas, par la seule arithmétique du vote, une volonté commune.
Troisièmement : le résultat concret du vote consiste à désigner des représentants seuls légitimes à voter, c’est-à-dire, en pratique, à priver le peuple de toute capacité de décision.
Découle de ces trois constats que la souveraineté du Peuple, dont la démocratie retire sa légitimité, n’existe pas en pratique en démocratie et que les lois qu’elle édicte sont frappées de falsification.
La république de février lui rend la faculté électorale : comment d’abord en use-t-il ? Ses élus sont tous des bourgeois, orléanistes, légitimistes, bonapartistes et républicains pêle-mêle ; par-dessus des prêtres, des moines, des chansonniers, des évêques.
Le bon plaisir d’une majorité électorale veut faire rebrousser chemin aux événements ; des hommes, qui jamais sans la République n’auraient eu le droit de suffrage, au nom de la République et en vertu de leur droit de suffrage, demandent un roi !
En 1851, Louis-Napoléon, président de la République, procède à un plébiscite pour se faire décréter empereur des Français. C’est un triomphe.
Dans La Révolution sociale démontrée par le coup d’État du 2 décembre, Proudhon réagit en reprenant sa critique radicale de l’électoralisme :
Et de quel droit, si le suffrage universel était notre règle, supposions-nous que la nation russe fût le moins du monde gênée par le tsar […] quand notre peuple à nous […] par peur, par bêtise, par contrainte ou par amour, je vous laisse le choix, donne 7,600,000 voix à l’homme que le parti démocratique détestait le plus […] ; quand il fait de cet homme un dictateur, un empereur ?
Comprendrons-nous, enfin, que la république ne peut avoir le même principe que la royauté, et que prendre le suffrage universel pour base du droit public, c’est affirmer implicitement la perpétuité de la monarchie ? Nous sommes réfutés par notre propre principe ; nous avons été vaincus, parce que […] nous n’avons pas voulu reconnaître que la monarchie était le produit, direct et presque infaillible, de la spontanéité populaire ; parce que, après avoir aboli le gouvernement par la grâce de Dieu, nous avons prétendu, à l’aide d’une autre fiction, constituer le gouvernement par la grâce du Peuple. »
La classe la plus nombreuse et la plus pauvre, cette grande armée du suffrage universel, que nous avons essayé d’affranchir par sa propre initiative, a donné par deux fois, au 10 décembre 1848 et au 20 décembre 1851, une réponse telle que la comportait l’état de son âme […] Le peuple français, pour quelque temps encore, entend qu’on le gouverne […] Il a dévolu sa souveraineté au nom qui lui représentait la force : quelle idée d’avoir voulu faire, de cet enfant, un souverain ! quelle fiction lamentable dans la série déjà si longue de nos fictions !
Paradoxalement, Proudhon, adepte de l’égalité, convient que la démocratie est incapable de former et d’exprimer la volonté du Peuple. Pire, de son point de vue, la démocratie est l’ennemie du Peuple et le suffrage universel la voix de la “contre-révolution”.
Notre point de vue, radicalement inégalitariste, ne part pas du mythe de l’égalité auquel Proudhon adhère, ni de la notion qu’il en fait découler : la “justice” sociale. En revanche, Proudhon éclaire comment, en pratique, les élections sont un obstacle pour un changement radical, et la manière dont elles protègent l’ordre établi du moment en mobilisant, par la volonté des puissances sociales dominantes (et d’abord la bourgeoisie et ses médias), les foules contre le Peuple, ces foules manipulables décrites par Gustave Le Bon trente ans après la mort de Proudhon dans Psychologie des foules — ouvrage qui achève l’imposture démocratique.
Le suffrage universel est le produit de l’humeur des foules qui, comme une femme, est changeante et éphémère, mais surtout sous influence. Prétendre organiser une révolution sur le caractère friable des masses démocratiques est voué à l’échec. Ces masses se dédisent en permanence, n’ont pas d’idée nette, si ce n’est celles véhiculées par la démagogie démocratique et les modes de l’époque, encore moins de volonté propre. Ressentiment et crédulité sont les deux seules choses tangibles chez elles, et les deux leviers dont les démocraties se servent pour les dominer.
Mais il y a quelque chose de plus remarquable : la démocratie, par son usage électoral, anesthésie le sentiment révolutionnaire par le sédatif de la réforme. Quoi de mieux qu’une révolution par procuration qui se résume à voter un dimanche tous les deux ou trois ans ? La populace est aussi exigeante vis-à-vis des représentants de la démocratie, qui l’enchaîne en lui promettant de la couronner, qu’elle est elle-même d’une profonde lâcheté. C’est sur cette lâcheté que repose tout pouvoir démocratique, et celui qui prétend être servi (l’électeur) découvre, toujours trop tôt à son goût, qu’il en est en fait le serviteur docile et corvéable à merci.
Face au Grand Remplacement, qui est la politique totale du Système, il ne peut pas y avoir de changement dont le ressort serait purement électoral, par définition institutionnellement interne au Système. Un succès électoral (du RN par exemple) sans l’organisation d’une partie du Peuple dans une perspective révolutionnaire, donc raciste, ne peut produire à lui seul le changement social nécessaire au renversement racial. Il faut, dans la dimension organisationnelle et sociale de cette fraction du Peuple, une autonomie concrète dans une perspective de révolution raciale, faute de quoi “l’atomisme” électoral dénoncé dans un autre contexte par Proudhon paralyserait le Peuple dans son ensemble.
Cette organisation sociale doit exister en dehors des élections et mener ce que l’on peut appeler la révolution raciale permanente. Elle doit émanciper la fraction du Peuple dotée d’une conscience raciale révolutionnaire de toute subordination aux oligarchies des partis démocratiques, et a fortiori de l’État, et s’organiser selon les formes les plus efficaces, en toute souveraineté, en récusant le calendrier électoral et refusant de caler son cycle de vie sur le rythme démocratique. Elle ne doit pas s’enfermer dans une logique de conservation passive, “communautaire”, mais cultiver une idée et un dynamisme révolutionnaires, expansionnistes, de transformation progressive.
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